Ce papillon qui se joue du sonar des chauves-souris.

22 février 2015, par Pierre Barthélémy.(Journaliste au "Monde").

Cela dure depuis plus de 60 millions d'années. Depuis tout ce temps, chauves-souris d'un côté, papillons de nuit de l'autre, sont engagés dans une course aux armements, les premières pour perfectionner les outils acoustiques de détection de leurs proies volantes, les seconds pour se soustraire aux attaques de leurs prédateurs. La majorité des chiroptères se servent ainsi d'un sonar à ultrasons pour localiser les insectes dans l'obscurité. Côté papillons de nuit, près de la moitié des quelque 140 000 espèces connues ont développé un système auditif leur permettant de détecter l'usage dudit sonar. On a également découvert en 2013 que plusieurs lépidoptères produisaient eux-mêmes des ultrasons pour "brouiller" les ondes exploitées par les chauves-souris. Il n'en reste pas moins qu'un grand nombre d'espèces de papillons semblent ne pas avoir de défense contre les mammifères volants.

Parmi elles on trouve notamment certains membres de la famille des saturnidés, qui intriguent les biologistes en raison des très grands appendices qui prolongent leurs ailes inférieures, un peu comme des queues. Dès 1903, l'entomologiste américain Archibald Weeks s'interrogeait sur la fonction des "extensions" du papillon lune (en photo ci-dessus) et supputait qu'elles pouvaient sauver la vie de son porteur : en étant prises pour cibles, ces parties de l'aile pouvaient être aisément sacrifiées sans que la vie de l'insecte soit compromise, un peu comme certains lézards arborent un bout de queue vivement coloré pour dévier les attaques de leur prédateurs vers un morceau non crucial et détachable de leur anatomie. Dans une étude publiée le 17 février dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), une équipe américaine est allée plus loin encore en émettant l'hypothèse que les appendices flexibles et ondulants du papillon lune modifient la signature acoustique de ce dernier et, en lui donnant un aspect allongé sur le sonar des chauves-souris, détournent les attaques de celles-ci vers... le vide.

Pour mettre cette hypothèse du leurre à l'épreuve, ces chercheurs ont monté une expérience de prédation relativement basique, que d'aucuns pourront trouver cruelle : ils ont opposé plusieurs dizaines de ces papillons aux ailes émeraude à huit grandes chauves-souris brunes (Eptesicus fuscus). La moitié des lépidoptères avaient leurs appendices coupés – ce qui ne les handicape pas et modifie peu les caractéristiques de leur vol – tandis que les autres individus étaient intacts. Des pyrales, papillons sans appendices, étaient utilisées comme groupe de contrôle. L'idée des chercheurs était de filmer sous des angles différents, grâce à trois caméras infra-rouge, les tentatives de prédation, de déterminer où les chiroptères portaient leurs attaques et de calculer leur pourcentage de réussite suivant la silhouette de leurs proies. Pour que les papillons ne se sauvent pas et restent dans le champ des caméras, ils étaient reliés au plafond par un filin.

Les résultats sont plutôt éloquents. Lorsque les papillons lunes avaient conservé leurs appendices, seulement 34,5 % d'entre eux étaient mangés. Dans un certain nombre de cas, les chauves-souris parvenaient à leur arracher ces extrémités d'ailes mais les insectes restaient en vie sans être trop abîmés. En revanche, lorsque les lépidoptères avaient été privés de leurs "queues", le taux de réussite de leurs prédateurs grimpait en flèche et passait à 81,2 % (et il montait à 97,5 % avec les pyrales du groupe témoin). Les prises de vue montrent que, dans le premier cas, les chiroptères ont tendance à passer sous le papillon (voir la vidéo ci-dessous, extraite de l'étude) tandis que dans le second cas, ils visent davantage le milieu du corps de l'insecte.

Les appendices du papillon lune semblent donc réellement servir de parade anti-sonar même si les chercheurs ne sont pas parvenus à déterminer exactement la manière dont ils agissent sur l'outil de détection des chauves-souris : ne font-ils que déporter la cible vers le bas ou bien créent-ils l'illusion de cibles multiples à la manière des leurres employés contre les missiles anti-aériens ? L'étude n'a pas permis de trancher. Ses auteurs ont en revanche réussi à déterminer que l'apparition de ces extensions s'est produite de manière indépendante chez plusieurs espèces de papillons de nuit, comme par exemple
l'africain Eudaemonia troglophylla (photo ci-dessous© Expédition Sangha 2010). Les chercheurs ont également la certitude que l'évolution de la forme de l'aile du papillon lune s'est faite sous la pression de la prédation. En effet, ces appendices ne jouent aucun rôle dans la reproduction car il n'y a pas de parade nuptiale chez cet insecte, la femelle s'accouplant littéralement avec le premier venu. De même, les appendices ne procurent aucun avantage pour le vol. Il se pourrait même qu'en raison de leur inertie, ils réduisent la fréquence des battements d'ailes. Un handicap qui serait plus que compensé par la protection contre les chauves-souris qu'ils apportent.

Chris palmer

 

 

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                                                                                     Eudaemonia Troglophylla.