Cet insecte chez qui la femelle a un pénis et le mâle, un vagin.

18 avril 2014, par Pierre Barthélémy, journaliste au Monde.

Femelle avec penis

 

On pourrait croire, à regarder la photo ci-dessus, que la personne chargée de la légende s'est trompée en indiquant le sexe des participants à cette séance de copulation. Mais non, il n'y a pas d'erreur. C'est bien la femelle qui, juchée sur le dos de son compagnon, est en train de pénétrer ce dernier. Pour la bonne et simple raison que, comme on l'apprend dans une étude publiée jeudi 17 avril par la revue Current Biology, chez les quatre espèces d'insectes cavernicoles qui forment le genre Neotrogla, c'est madame qui porte non pas la culotte mais le pénis. Et, bien sûr, monsieur en est dépourvu mais il dispose d'une cavité qui n'est pas sans rappeler un vagin.

 

Chez ces petits insectes (entre 2,7 et 3,7 millimètres une fois adultes) découverts au Brésil en 2010, c'est tout l'accouplement qui est hors normes. La femelle est la plus entreprenante. Elle se saisit du mâle, le chevauche et, une fois qu'elle a introduit son membre dans la chambre génitale de son compagnon, elle fait gonfler son pénis. Ce dernier est couvert de petites épines qui, comme les barbelures d'un harpon, empêchent les deux sexes de se décoller – et le mâle de se soustraire à son devoir... Le lien est tellement solide que, lorsque les chercheurs ont essayé de séparer les deux partenaires, l'abdomen du malheureux mâle s'est arraché de son thorax... Une fois que l'acte a commencé, le duo est parti pour un marathon de sexe qui va durer... entre quarante et soixante-dix heures ! Un marathon durant lequel le membre de la femelle, contrairement à un pénis "habituel", ne va pas servir à expulser mais à drainer les spermatozoïdes stockés à l'intérieur du mâle.

 

Pourquoi cette inversion des sexes ? Pour le comprendre, il faut connaître l'habitat de ces animaux. Les insectes du genre Neoglata vivent dans des grottes très sèches où l'on ne trouve quasiment rien à manger, si ce n'est les excréments et les carcasses des chauves-souris qui y nichent. Or, pour fabriquer les œufs qui donneront, une fois fécondés, leur descendance, les insectes femelles ont besoin d'un gros apport nutritionnel. Celui-ci est fourni par le mâle qui, comme c'est le cas chez d'autres insectes et chez certaines araignées, emballe ses gamètes dans un paquet cadeau comestible, une sorte de grosse capsule nommée spermatophore. En plus d'aspirer les spermatozoïdes, le pénis de la femelle lui permet donc aussi de faire le plein de calories.

 

Les auteurs de l'étude de Current Biology émettent donc l'hypothèse que, dans le cas du genre Neoglata, la pression de l'environnement a été si forte qu'elle a favorisé les femelles les plus entreprenantes, les plus "dures au mâle" si je peux me permettre le jeu de mots. Pour elles, s'accoupler est véritablement devenu une question de survie puisque c'est de l'acte sexuel qu'elles tirent une partie de leur subsistance. Les chercheurs ont d'ailleurs observé l'accouplement de jeunes femelles pas encore en âge de se reproduire, ce qui semble bien confirmer que l'acte sexuel a avant tout un objectif nutritif ! Autre indice en faveur de cette hypothèse : la spermathèque, c'est-à-dire le réceptacle où l'insecte femelle stocke les spermatozoïdes en attendant de s'en servir pour féconder ses œufs, compte deux compartiments, de la place pour deux spermatophores, ce qui suggère qu'il s'agit au moins autant d'un garde-manger que d'une banque de sperme.

 

Chez la plupart des espèces animales, la fabrication des spermatozoïdes ayant peu coûté à leurs porteurs, ceux-ci tentent de s'accoupler avec le maximum de femelles et entrent en concurrence avec les autres mâles (d'où les comportements de combat et de parade). Chez nos insectes brésiliens, c'est le contraire qui se passe : le mâle investit tant dans la confection des spermatophores qu'il n'a aucun intérêt à copuler avec la première femelle venue. C'est lui qui, pour prendre une image volontairement anthropomorphique, fait le difficile ou aurait tendance à se refuser. Selon les chercheurs, l'inversion des sexes a, dans ce cas particulier, été poussée à l'extrême : la sélection naturelle a favorisé les femelles ayant les moyens anatomiques de forcer les mâles à s'accoupler, les femelles qui étaient physiquement capables d'aller chercher les spermatozoïdes et le cadeau nutritif y afférent jusque dans le ventre du mâle.

 

Pierre Barthélémy 

 

 

 

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