« La Méditerranée connaît les densités de plastiques les plus importantes au monde ».

Chercheur à l’Ifremer, François Galgani étudie les plastiques depuis près de 20 ans. Ce scientifique corse a dédié sa carrière aux dérivés du pétrole. Présent à bord de la goélette cet été, entre la Sardaigne et l’Albanie, il rembarquait récemment pour quelques heures. Un passage éclair qui a permis aux Taranautes d’échanger avec lui autour de la grande table du carré. Extrait de cette discussion. 

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Tu travailles sur la thématique de la pollution plastique depuis longtemps. A quand remontent les premières études sur ce sujet ?

Les premiers travaux sur les plages datent du début des années 80, il s’agissait d’études ponctuelles sur les quantités de plastique. Depuis 92, avec l’Ifremer, nous avons effectué un peu plus de 30 campagnes, sur l’ensemble du littoral français.  Et le plastique représentait déjà 70 à 80% des déchets collectés en mer ! Nous avons ensuite entrepris des travaux de plongées profondes en mer Baltique, du Nord et en Adriatique, puis à l’aide de submersibles.  C’est dans les années 2000 que nous avons publié une synthèse des recherches réalisées sur l’ensemble des côtes européennes. En parallèle, d’autres chercheurs travaillaient sur les objets flottants. Au fil des années, les techniques ont été améliorées et les analyses se sont affinées.

Si dans les années 70, certains scientifiques avaient déjà observé la présence de microplastiques en surface, c’est à partir des années 90 que les associations ont relayé l’information et notamment celle concernant l’accumulation de ces micro-particules dans les zones de convergence ou gyres océaniques. En 2004, à la suite d’un article sur l’évolution des microplastiques, le sujet a été relancé. Ce papier faisait état d’une augmentation conséquente des quantités jusque dans les années 2000.

En 2008, la Commission européenne a décidé de lancer une directive pour la surveillance du milieu marin, afin d’atteindre « un bon état écologique » et par nécessité, elle a inclus les déchets marins et donc les plastiques comme l’un des 11 descripteurs de la qualité de l’environnement. Voilà comment le sujet est entré dans l’actualité. Pour la première fois, il était considéré de manière aussi importante que l’eutrophisation, la biodiversité ou la contamination chimique.

Quelles ont été les découvertes notables à la suite de ces recherches ? 

A cette époque, les premiers travaux de modélisation sont apparus, pour en savoir plus sur le transport des microplastiques. Avant de couler ou de disparaître, les plastiques peuvent être charriés sur des milliers de kilomètres, en surface ou en profondeur. On s’est donc aperçu que des espèces visibles à l’œil nu se fixaient dessus.

L’étude des micro-organismes fixés est quant à elle assez récente, je dirais qu’on les étudie depuis 1 an et demi. A présent, des microbiologistes enquêtent sur toutes les bactéries fixées. Nous savons que certaines espèces appartiennent à des familles qui sont connues pour être pathogènes. Tara considère justement ce sujet. Ces fixations pourraient aussi favoriser la dispersion d’espèces.

Mais les espèces ne se dispersent-elles pas depuis toujours, accrochées à des bouts de bois flottants ou cachées dans les ballasts des bateaux ?

En effet, pendant des millions d’années, le transport d’espèces d’une zone à une autre se faisait sur des bois morts, puis la navigation s’est développée, et les bateaux ont servi de supports aux organismes vivants. Avec l’arrivée des débris flottants, notamment des plastiques, cela a démultiplié le nombre de vecteurs, c’est à dire le nombre de possibilités de transports. Les microplastiques avancent lentement, au gré des courants, et ils vont partout, à la différence des bateaux qui vont d’un port à un autre. Ce qui veut dire que beaucoup plus d’espèces peuvent se fixer dessus et voguer à travers le monde.

Qu’en est-il de la Méditerranée ?

La mer Méditerranée connaît, en moyenne, les densités de plastiques les plus importantes au monde : 250 milliards de microplastiques en Méditerranée.

Comme il s’agit d’une mer fermée, si un nouvel organisme parvient à entrer, il risque de se disperser dans l’ensemble du bassin. Nous avons aussi noté que le transport de certaines espèces comme les foraminifères (espèces unicellulaires) peut être favorisé. Nous commençons donc à avoir des idées précises sur les mécanismes existants, mais il y a encore du travail. Une expédition comme Tara est idéale : elle nous permet de collecter des données à l’échelle de l’ensemble du bassin Méditerranéen, notamment sur les quantités de microplastiques et le cortège des  espèces associées.

 Propos recueillis par Noëlie Pansiot.