Le cerveau d’Einstein était-il spécial ?

28 mai 2014, par Pierre Barthélémy, le monde.

A part, peut-être, celui de Lénine, aucun cerveau n'a été aussi étudié que celui d'Albert Einstein, parangon moderne du génie humain. Et ce contre sa volonté ! Le Prix Nobel de physique 1921 avait en effet demandé que son corps soit incinéré et ses cendres dispersées en un lieu tenu secret pour ne pas devenir un objet de culte. Mais Thomas Harvey, le médecin qui, en 1955, pratiqua l'autopsie du savant, décida de passer outre – Einstein pouvant difficilement se plaindre à ce moment-là – et de prélever l'encéphale du chercheur le plus emblématique du XXe siècle.

Trente ans durant, on n'en entendit plus vraiment parler, jusqu'à ce que, en 1985, Harvey et trois collègues publient, dans Experimental Neurology, une étude affirmant qu'à un endroit particulier du fameux cerveau, la proportion entre les neurones et les cellules gliales qui les environnent, les protègent et les alimentent était bien différente de celle que l'on retrouve dans un cerveau "normal". Pour résumer, cet article fut le premier d'une longue série tendant à prouver que si Einstein était génial, il le devait à un cerveau spécial. Mais était-ce vraiment le cas ?

C'est la question que pose le neurologue américain Terence Hines dans une contre-étude assez impitoyable et à la limite du caustique parue dans le numéro de juillet de Brain and Cognition. Il a passé au peigne fin les travaux publiés par le passé sur le cerveau d'Einstein et les trouve tous... insuffisants, soit dans leur méthodologie, soit dans leur traitement statistique, soit dans l'interprétation des résultats. Ainsi, pour l'étude de 1985, il souligne que sept critères (nombre de neurones, nombre de cellules gliales, etc) étaient examinés pour quatre régions différentes du cerveau. Sur ces 28 tests, seul un a donné un résultat significativement différent de la "normale". Sur le plan statistique, ce n'est absolument pas une surprise et il est fort probable que n'importe quel encéphale obtiendrait, sur un si grand nombre de critères, un résultat analogue ! D'une certaine manière, l'article de 1985 est tombé dans un biais de publication en ne mettant pas l'accent sur les 27 résultats conformes à la norme.

De plus, toujours au sujet de la même étude, Terence Hines souligne que l'âge moyen des personnes ayant fourni les cerveaux "normaux" était nettement inférieur à celui d'Einstein au moment de sa mort et que les détails manquent sur l'état neurologique de cet échantillon de contrôle... Le chercheur souligne par ailleurs que si Thomas Harvey s'était longtemps abstenu de publier quoi que ce soit sur le cerveau du grand physicien, c'est parce que, de son propre aveu, ses travaux n'avaient "montré aucune différence importante avec des sujets normaux". Autre biais de publication.

Terence Hines n'est pas plus tendre avec les études publiées sur la morphologie du cerveau einsteinien, qui furent réalisées uniquement à partir... des photos prises par Harvey. Ce dernier ayant par la suite découpé le fameux encéphale en petits cubes, il n'était en effet plus possible d'analyser les circonvolutions et les sillons délimitant les grandes zones du cortex. Ces conditions particulières introduisent un autre biais : tous les chercheurs ayant travaillé sur ces images savaient de quel cerveau il s'agissait et ne l'analysaient donc pas en aveugle, comme il est préférable de le faire. Il leur était donc "aisé" de distinguer des particularités au niveau de tel ou tel lobe et de les mettre en relation avec tel ou tel élément biographique d'Einstein : son intelligence se lit ici, sa pratique du violon a développé ça, son don pour les mathématiques se traduit là, son célèbre retard de langage, enfant, se voit ici, etc.

Pour Terence Hines, il s'agit de corrélations construites a posteriori qui en disent plus sur les personnes qui analysent que sur l'objet analysé. Il imagine ainsi que l'on prenne un cerveau "normal" pour le comparer à cent autres. Etant donné les variations individuelles aléatoires des circonvolutions, on trouverait obligatoirement des différences avec la moyenne du groupe témoin. Mais comment les interpréterait-on ? "Si on croyait au préalable que le cerveau testé était celui d'un individu doté de capacités cognitives spéciales (...), il serait facile de voir des corrélations entre la morphologie du cerveau et ces capacités, même si aucune d'entre elles n'avait réellement existé", écrit Hines. Ce dernier conclut qu'aucune des nombreuses études réalisées sur le cerveau d'Einstein ne prouve que ce dernier ait eu quoi que ce soit de spécial, ce qui conduit le chercheur à inventer le terme de "neuromythologie" pour décrire ce désir de trouver des bases physiologiques au génie d'une icône scientifique. Comme si le père de la relativité devait n'être rien d'autre que la somme de ses neurones et non pas un homme de culture...

Enfin, Terence Hines souligne que s'il est pertinent de chercher des différences entre les cerveaux de deux groupes (par exemple, des bilingues avec des monolingues), l'exercice s'avère bien plus délicat sur le plan statistique lorsque l'on veut comparer la matière grise d'un individu donné avec celle d'un groupe contrôle. Finalement, le problème avec le cerveau d'Einstein, c'est qu'il n'y en a qu'un.

 

Pierre Barthélémy.