Une mine d’or se cache dans nos égouts.

18 janvier 2015, par Pierre Barthélémy. (Le Monde).

Mossakoli or

Vous avez tiré la chasse ; votre lave-linge a fini de tourner ; vous avez fait la vaisselle ; vous avez lavé votre voiture ; etc. Toute ces eaux usées se sont évacuées. Elles sont ensuite traitées dans une station d'épuration avant d'être relâchées dans l'environnement où elles reprendront leur place dans le cycle de l'eau. Fin de l'histoire ? Pas vraiment, car si l'eau est partie, la crasse demeure sous la forme de boues d'épuration. Celles-ci peuvent être enfouies, incinérées, compostées ou épandues comme engrais sur les terres agricoles. Cette dernière solution ne va pas sans problèmes parce qu'en plus de l'azote et du phosphore qui peuvent effectivement bénéficier aux cultures, les boues d'épuration contiennent un certain nombre de métaux toxiques pour les écosystèmes... Et si, au lieu d'être un problème, cette présence de métaux constituait un atout ?

C'est la question que vient de se poser une équipe américaine de l'université de l'Arizona dans une étude publiée le 12 janvier par la revue Environmental Science & Technology. Spécialistes de chimie, de biochimie et des questions d'environnement, ces chercheurs se sont demandé si, au lieu de prendre les boues d'épuration pour des déchets ultimes quasiment inutilisables, on ne pouvait pas, au contraire, les considérer comme un minerai à exploiter. Encore faut-il s'assurer que le jeu en vaut la chandelle, savoir quels métaux sont présents dans ces résidus et en quelle quantité.

Pour le déterminer, les auteurs de l'étude ont, en quelque sorte, mis les mains dans le cambouis en effectuant la plus grande analyse jamais entreprise de la composition métallique des boues d'épuration. Ils ont ainsi récupéré des boues collectées en 2001 par l'Agence américaine de protection de l'environnement (EPA) dans 94 stations d'épuration réparties sur 32 Etats et à Washington D.C., un ensemble censé être représentatif de toutes les pollutions possibles aux Etats-Unis. En plus de cela, les chercheurs sont allés faire des prélèvements dans deux stations d'épuration de l'Arizona. Une fois dotés de leurs boues, ils les ont soumises à un traitement de choc (acide nitrique, eau oxygénée, chauffage) pour "digérer" le superflu et ne garder que l'essentiel. Pour doser chaque métal présent, les échantillons ont ensuite été analysés par spectroscopie par torche à plasma.

Les résultats bruts sont assez impressionnants. Pour les exposer clairement, les chercheurs ont tout rapporté à la production d'une ville d'un million d'habitants (ce qui représente, pour donner un ordre de grandeur français, la centaine de communes qui forment l'agglomération niçoise). Les boues d'épuration produites en une année par cette ville contiendraient pour 13 millions de dollars de métaux ! Vingt pour cent de cette somme proviendraient de l'or et de l'argent contenus dans ces déchets. En effet, chaque tonne de ces boues renferme 16,7 grammes d'argent et 0,3 gramme de métal jaune. Si l'on s'amuse à extrapoler ce résultat à l'ensemble des Etats-Unis, lesquels produisent chaque année plus de 8 millions de tonnes de boues d'épuration, on obtient tout de même, par la magie des grands nombres, un total de 2,4 tonnes d'or ! Quand je titre qu'une mine d'or se cache dans les égouts, il faut le prendre au pied de la lettre...

Néanmoins, les auteurs de l'étude soulignent que certains éléments seraient extrêmement difficiles à exploiter. Ils se sont donc concentrés sur les quatorze éléments les plus intéressants à récupérer, à savoir l'argent, le cuivre, l'or, le phosphore, le fer, le palladium, le manganèse, le zinc, l'iridium, l'aluminium, le cadmium, le titane, le gallium et le chrome. Certains pourraient être étonnés d'une telle diversité et de la présence de métaux précieux mais il faut savoir que dans l'environnement se retrouvent les effluents de diverses industries (mines, galvanisation, électronique, fabricants de catalyseurs) et que les eaux pluviales collectent aussi toutes sortes d'éléments, sur les immeubles et au sol. Avec les quatorze éléments susmentionnés, le chiffre d'affaires annuel tiré de l'exploitation des boues dans cette ville d'un million d'habitants serait de 8 millions de dollars.

Voilà pour les résultats bruts. Il y a, on s'en doute, deux correctifs à apporter. Premièrement, pour atteindre ces chiffres, il faudrait parvenir à extraire cent pour cent des métaux prisonniers des boues. Deuxièmement – et c'est sans doute le point crucial de l'affaire –, il faudrait également que le procédé de récupération soit rentable, c'est-à-dire que son coût ne dépasse pas les sommes espérées de la vente des métaux. Or, pour l'instant, il est impossible d'estimer exactement ce coût. Interrogé par Science, le premier auteur de l'étude, Paul Westerhoff, explique que la prochaine étape consistera à "regarder si c'est économiquement et techniquement viable. Nous pensons que ça l'est." Nous attendrons donc encore un peu avant de partir à l'assaut de nos égouts. Néanmoins, ce travail peut nous permettre de changer notre regard sur ce qui sort des stations d'épuration et de le voir non plus comme une cochonnerie mais comme une ressource.

 

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